Ma-aï : l'espace et le temps


Le Ma-aï est un concept fondamental dans la pratique des arts martiaux. On y fait souvent référence comme à la notion de « distance ». Il semble plutôt que la notion de « Ma » correspond en japonais à l'espace-temps. En ce qui concerne les arts martiaux, il est logique de parler d'espace-temps plutôt que de distance, car dans ce cadre il n'existe pas de choses telles qu'une distance fixe. Le combat c'est le chaos et la distance varie tout le temps.

Le suffixe « aï » quant à lui désigne la notion d'harmonie. Avoir un bon Ma-aï correspondrait donc à une gestion harmonieuse de l'espace-temps...
Pour simplifier on pourrait dire qu'il s'agit d'être au bon endroit, au bon moment.

La distance
Avant de parler du bon moment, parlons du bon endroit.
Il s'agit de différencier les endroits des dangereux des endroits moins dangereux. Pour cela observons les différentes phases existantes lors d'un conflit.

La rencontre
La première phase lors d'une opposition c'est la rencontre. Pour qu'il y ait rencontre, il faut que les deux protagonistes soient éloignés au départ. Dans la plupart des katas de koryu, la distance initiale, celle que l'on signifie par le salut, est très grande. Plusieurs pas sont nécessaires avant d'arriver à distance de frappe. Il me semble que pour des raisons éminemment pratiques, nous avons perdu cette façon de faire en Aïkido. Cela rallongeait le temps de chaque technique et nécessitait une grande surface de pratique. C'est dommageable, car apprendre à s'approcher d'un adversaire, à casser la distance, est essentiel et conditionne la suite du combat.

Cela étant, je constate souvent que les distances à partir desquelles l'attaque est déclenchée en Aïkido sont, soit trop grandes, soit trop courtes.
Si l'on est très proche (possibilité de se toucher simplement en étendant le bras ou la jambe, sans déplacer son centre de gravité) l'attaque va être fulgurante et difficile à percevoir. Si l'on débute à grande distance, l'adversaire risque de simplement se rapprocher afin de retrouver la distance de frappe. Ainsi être trop proche ou trop éloigné relève du même problème.

Il me semble que la solution réside dans le fait de se placer le plus proche possible de l'adversaire, tout étant suffisamment loin pour qu'il ait besoin de déplacer son centre de gravité lors de l'attaque. L'idée est d'être suffisamment proche pour susciter une attaque, mais suffisamment loin pour pousser à un engagement du corps.
Ce type de Ma-aï est bien entendu différent pour chaque partenaire. Si aïte a de l'allonge et de la vitesse, il faudra probablement se tenir un peu plus loin.

Casser la distance
Une fois ce pré-requis établi, il faudra pénétrer la sphère du partenaire afin d'effectuer une frappe ou une saisie. On parle de casser la distance. Comme il est extrêmement difficile de conserver la même qualité d'attention et donc le même potentiel de mouvement, l'objectif est de percevoir chez le partenaire, l'alternance entre les mouvements de forte concentration (pendant lesquels la riposte est possible) et les moments de légère absence (pendant lesquels la riposte est entravée). C'est la notion de hyoshi, le rythme. Ainsi, lorsque l'on souhaite casser la distance il est préférable de le faire dans un moment d'absence chez l'adversaire.
Cela revient à attaquer lorsque l'autre n'est pas prêt. Trop souvent les pratiquants d'Aïkido, bienveillants, attendent que leur partenaire soit prêt avant d'attaquer. C'est dommage, cela ne pousse pas à être pleinement conscient de l'instant.

Les angles
Cet oubli du rythme, a tendance à augmenter l'importance de la notion d'angles.
Les considérations suivantes peuvent survenir : « Si je me place à 45° - précisément, que je suis dirigé vers toi et que toi tu restes dirigé vers là où j'étais une seconde avant, tu ne peux pas me toucher, mais moi je le peux... ».
En terme de géométrie statique, cette remarque est vraie. Toutefois elle pose de nombreuses questions :
  1. Comment tori peut-il sortir de la ligne d'attaque sans que uke ne s'en aperçoive et ne le suive ? [essayez de vous décaler à 45° face à un boxeur et vous comprendrez]
  2. Si l'on a des bras de la même longueur comment est-il possible qu'il existe un espace où tori puisse toucher uke sans que l'inverse ne soit vrai ? [sans parler que l'on peut également utiliser les jambes ou sortir une arme qui comblera la distance]
  3. L'enjeu est-il de toucher l'autre ?
L'enjeu est-t-il de toucher l'autre ?

1. Sortir de la ligne d'attaque
Sortir de la ligne d'attaque semble logique pour éviter le coup et c'est très probablement ce qu'il faudrait faire. En réalité, à moins que l'attaque ne soit celle d'un débutant enragé qui s'engage déraisonnablement dans son travail d'uke, cela est très difficile. Il faudrait avoir la possibilité de bouger tout le corps d'un coup, sans appel et au bon moment pour que le mouvement ne soit pas perçu et que l'attaquant continue dans le vide. Ce qui se passe la plupart du temps face à un attaquant de bon niveau, c'est que dès qu'on essaie de sortir de la ligne cela est perçu et l'on est suivi, même si uke ne sait pas de quel côté on va partir.

Par ailleurs, et on l'oublie trop souvent en Aïkido, les techniques doivent pouvoir fonctionner même si on ne sait pas quelle va être l'attaque. Ainsi, sortir de la ligne d'attaque peut être inadapté si l'on sort du « mauvais » côté (celui de la main libre de uke par exemple). Nos mouvements doivent pouvoir fonctionner sans que l'on sache initialement, ni où, ni quand, ni comment l'attaque va arriver.

En dernier lieu on pourra noter que le plus court – et donc le plus rapide – des chemins reste la ligne droite et qu'à ce titre on devrait la privilégier.
Certes, si l'on va tout droit et que par ailleurs on ne fait rien, on va recevoir l'attaque. Mais il existe de multiples moyen d'aller droit sans être touché : passer en-dessous, arriver avant que l'attaque ne soit développée, faire qu'elle soit déviée, aller droit puis sortir au dernier moment, etc.

2. Il n'existe pas de technique parfaite
Lorsque nous sommes débutants, on nous explique comment nous placer en exposant les avantages de telle ou telle position. Il s'agit bien là d'avantages, pas de positions invulnérables. Il n'existe pas de placement parfait qui empêche l'autre de nous toucher. En réalité, quelque soit la technique il est possible d'être touché. Bien sûr certaines formes sont plus logiques martialement, mais il n'existe pas de technique parfaite.

3. Toucher ou causer des dégâts ?
Ce qui est évalué dans une technique de qualité est donc plutôt la possibilité du uke à développer une frappe puissante et celle de tori à l'encaisser ou à l'éviter. Il ne s'agit plus de « toucher », mais d'être capable de générer des dégâts et cela est très différent.
Même si je suis en déséquilibre sur ikkyo il est probable qu'à un moment ou à un autre je puisse utiliser ma main libre pour toucher le ventre de tori. En revanche, il est moins sûr que je puisse développer une frappe puissante.
L'enjeu est donc davantage de perturber l'esprit de uke, que de se placer dans un hypothétique endroit d'invulnérabilité. C'est ce qu'on appelle prendre l'ascendant.

Le temps
Comme il a été évoqué, la distance est une donnée variable dans le temps. Il est donc impossible de la dissocier de la notion de timing. « Être dans le temps » nécessite de percevoir les intentions de l'autre. Cela nous ramène au thème précédent sur le ki... La pratique martiale étant un ensemble de phénomènes indissociables, il est en effet difficile d'aborder une idée sans en évoquer une autre...


On définit classiquement trois moments d'action : go-no- sen, sen-no-sen et sen-sen-no-sen.
Pour simplifier il s'agit respectivement : de recevoir puis d'agir, d'agir en même temps ou d'agir avant que l'autre n'agisse, parce qu'on a perçu son intention, par exemple.

L'Aïkido utilise généralement le go-no-sen et le sen-no-sen. Il me semble que cela est lié au fait que dans le sen-sen-no-sen, vu de l'extérieur on a l'impression que c'est tori qui attaque uke et cela ne correspond pas à l'esprit de l'Aïkido en tant qu'art de défense.

À mon sens le sen-no-sen est le plus intéressant à développer en Aïkido. Il est moins risqué que le sen-sen-no-sen (fondre sur quelqu'un qui feint d'être surpris et contre-attaque est dangereux), et plus rapide que le go-no-sen qui s'apparente, en outre, parfois à un blocage.

Là où le go-no-sen correspond à recevoir et le sen-sen-no-sen à émettre, le sen-no-sen correspond à émettre et recevoir en même temps. L'effet produit par une telle technique est très intéressant puisque deux choses se produisent simultanément et cela perturbe uke et facilite la prise d'ascendant.

Pour réaliser ce type de mouvement il faut penser attaquer uke en même temps qu'il nous attaque. La différence entre les deux rôles ne se situe pas au niveau du timing ou de l'intention, mais au niveau de la mécanique technique. Généralement l'attaque de uke est relativement simple et l'attaque de tori est plus complexe afin d'annuler celle de uke.
On brouille les pistes en appelant ce que réalise uke une attaque, et en appelant ce que réalise tori une technique. En réalité l'attaque est une technique. Uke et tori réalisent donc tous deux une technique simultanément. Cela est encore plus évident au sabre car uke et tori coupent tous deux et donc attaquent tous les deux.

Le meilleur moyen de réussir une attaque (ou une technique) c'est de la réaliser dans une situation où le partenaire ne peut pas contrer le mouvement. Pour cela il faut que son esprit soit occupé, par exemple en faisant autre chose. Le moment où le partenaire est occupé à faire autre chose, c'est lorsqu'il attaque. Le moment de l'attaque est donc le meilleur moment pour attaquer à son tour.
C'est probablement ce qui fait dire au Japon que le théorème de base du Budo est : le premier qui attaque a perdu.

Précisons qu'en apparence l'attaque de uke et tori ont lieu simultanément. En pratique, tori attaque dès qu'il sent le départ de uke. Il part donc après. Mais il ne faut pas pour autant qu'il soit en retard sinon on retourne dans le go-no-sen où le mouvement se fait davantage en réaction. Il s'agit donc de réduire au maximum ce temps de réaction afin d'en faire un temps d'action.


attaque simultanée ?

Micro-Macro
Nous avons pour l'instant abordé la notion de Ma-aï à travers une vision plutôt macro de la géométrie du combat. Il s'agissait de bras, de jambes, de centre de gravité...
Il m'apparaît important de rappeler que cette notion de Ma-aï peut également exister à des échelles plus petites.
D'abord entre les parties de son corps, mais aussi à l'intérieur de celui-ci.
Un Ma-aï juste entre les différentes parties de son corps cela signifie placer la main en face de son axe par exemple, ou lever les mains au bon moment quand les pieds bougent. En somme il s'agit de coordination.
Un Ma-aï juste au sein de son corps, cela signifie éviter de mettre ses articulations en butée par exemple, de laisser de l'espace à l'intérieur de soi pour mettre le mouvement... Il s'agit également de coordination, mais à un niveau beaucoup plus fin.

Au contact
De la même manière, les zones de contact avec le partenaire doivent respecter un certain Ma-aï.
Lors d'une saisie par exemple, si l'on ne sert pas suffisamment, on ne « contrôle » rien (si tant est que l'on puisse « contrôler » quelqu'un en le saisissant). Si l'on sert trop fort, on se fige et on risque de créer une réaction d'opposition. Il s'agit de donc de trouver un juste milieu.

Dans le cadre d'une étude statique, les saisies fortes fonctionnent très bien. En revanche, dans le cadre d'un travail libre, elles sont souvent inadaptées parce qu'elles figent celui qui les exécute et en font donc une cible. Les lois qui régissent le fonctionnement d'une technique statique sont très différentes de celles qui correspondent à une technique « dynamique ».
Or, la situation statique n'existe pas en combat. Les saisies fortes n'ont donc pas leur place dans une discipline qui vise à développer une aptitude (même petite) au combat.

Saisir fortement et tenter d'appliquer une technique correspond à tenter d'apprendre le surf des mers sur une vague en béton. Cela n'a aucun sens. L'apprenti surfeur accepte l'idée qu'il ne peut pas « figer » la vague pour monter dessus. Il pratique donc un mouvement global, sans pouvoir faire de pauses ni d'arrêts... et arrive rapidement à des résultats.
En Aïkido, nous avons l'avantage de pouvoir moduler la vitesse de l'action, il serait dommage que cela nous pousse à nous figer... et donc à travailler un Ma-aï qui ne correspond à aucune situation réelle.

Ainsi, j'oppose généralement deux types de saisies. Celles qui sont fortes et qui visent à « contrôler » la structure par le biais de l'os, que j'appelle « saisies mécaniques ». Et celles qui sont plus douces (mais pas exclusivement) et qui visent à « contrôler » la structure par le biais des tissus, que j'appelle « saisies organiques ». Il s'agit juste d'une sémantique qui a pour but d'aider le pratiquant à se placer dans un certain état d'esprit. Bien entendu, entre ces deux extrêmes toutes les gradations sont possibles.

le toucher du shiatsu

Le toucher du Shiatsu
Cette manière d'aborder le contact peut également se retrouver en Shiatsu. Il existe des Shiatsus « mécaniques » qui font la part belle au placement et au transfert de poids, sans trop s'attarder sur la qualité du contact. Ce type de Shiatsu peut produire de très bons résultats, mais n'est pas toujours agréable à recevoir.

À cela on pourrait opposer les Shiatsus « organiques » pour lesquels le toucher est beaucoup plus doux, sans pour autant être trop léger.
La difficulté lorsque l'on va vers la douceur, c'est de continuer à produire un effet. Là où les Shiatsus « mécaniques » utilisent 200% de pression lorsque 100% est nécessaire, il ne faut pas que les Shiatsu « organiques » s'arrêtent à 80%. Le juste milieu est une voie difficile et on peut l'aborder par les deux bouts...

En conscience
Qu'il s'agisse de l'Aïkido ou d'autres disciplines, le développement d'un Ma-aï juste doit se faire sur la base de sensations et non sur des règles immuables transmises de générations en générations, mais vidées de leur sens. Les sensations que l'on reçoit où que l'on procure à son partenaire sont des poteaux indicateurs. Il faut être à l'écoute de ces signaux. Pour cela, rien de tel que pratiquer en conscience...

Cet article est paru dans Dragon spécial Aïkido n° 16 : " Maaï : l'espace-temps"


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