L'ultime leçon - Interview de Pierre Simon Iwao (2/2)

Naginata par Claire Seika
Voici la seconde partie de l'interview de Pierre Simon et Claire Seika (la première partie se trouve ici).





Comment avez-vous commencé à enseigner en France les traditions étudiées au Japon ?
CS : En 1992, quand nous sommes revenus du Japon, l’optique de mon mari était d’ouvrir un dôjô privé. Forcément, on a moins d’audience, mais c’est un choix.
PS : Je n’aurais pas pu enseigner comme j’enseignais l’aikidô avant de partir au Japon,
dans une salle municipale, dans un club quoi ! Après, ce n’est pas facile de faire tourner un dôjô privé. Avant de partir au Japon, j’avais 90 élèves en aikidô. Avec l’aikidô, c’est certain qu’on draine plus de gens, mais voir tout ce monde passer et seulement 3, 4, 5 qui restent c’est difficile. Finalement, je me suis dit que je préfère ne travailler qu’avec ceux qui sont pleinement investis. Certains de mes élèves me suivent depuis 23 ans !

Avez-vous inclus des éléments issus de la pratique de l’aikidô dans votre enseignement ?
PS : Certains oui. Par exemple, mon yawara, je l’ai appris sur plancher, sans tatamis. Et ici pendant presque 20 ans j’ai enseigné sans tatamis. Mais je voulais libérer mes élèves, car quand on pratique une tradition pendant des années, sans être confronté à autre chose, on a une raideur de pratique. De plus, chuter sur plancher n'est pas très libérateur. Pour éviter cette raideur, ayant fait de l’aikidô et l’ayant enseigné, l’ayant toujours conservé en moi, j’ai inclus dans les préparations du yawara des kokyû nage, du shikkô, des ukemi, j’ai intégré beaucoup de choses pour qu’ils puissent avoir la souplesse de l’aikidô tout en conservant le côté formel. On ne présente pas le yawara comme on fait de l’aikidô. Les mains ne se baladent pas dans tous les sens, on reste serré comme un pratiquant de sabre, mais on doit pouvoir s’adapter à des situations et avoir le corps très souple. Et pour cela, il me fallait des tatamis, que j’ai achetés il y a 2, 3 ans.
L’aikidô est une discipline intéressante. Mais parfois, j’ai le sentiment que les aikidôka pensent appartenir à la tradition martiale la plus aboutie parce qu’ils pratiquent l’art de O sensei. Mais d’autres sensei qualifiés il en existe ! Regardez autour de vous, en musique, en peinture, en arts martiaux…


Kata de yawara par Benjamin Simon
En quoi pensez-vous que l’étude d’un koryû puisse être intéressante pour un pratiquant d’aikidô ?
Dans les koryû, même si une attention soutenue est apportée au travail technique – gihô (« la loi de la technique », le travail externe), l’essentiel est aussi la chair ou l’âme de ce travail technique, c’est-à-dire le travail interne – shinpô (« la loi du cœur »). Ce dernier aspect ne peut être développé et ne peut aboutir qu’après un indispensable entraînement technique intense et rigoureux modelant le corps et le cœur du pratiquant. Donc la pratique des armes classiques japonaises de longueurs différentes, loin d’être obsolète, peut conduire l’adepte de disciplines martiales modernes à développer un sens intuitif aigu par la compréhension de l’opportunité d’action – suki, de la distance de combat appropriée – maaï, de la vigilance physique et mentale – zanshin, et du rythme – hyôshi, permettant une entrée efficace – irimi, au moyen d’une attention précise portée au contrôle respiratoire et à la concentration constante portée à l’adversaire.

Dans les koryû que vous pratiquez, existe-t-il quelque chose comme le keppan, le serment par le sang ?
PS : Pour moi, c’est secondaire. C’est quelque chose d’exotique. D’abord, c’est une goutte de sang au bout du doigt, ce n’est pas la coupe du yakuza où on vous enlève une demi-phalange. Saitô sensei, ça le faisait rire. Il disait qu’il ne fallait pas le faire, car autrefois, la moindre coupure pouvait s’infecter, ce n’était pas prudent. Il y a très peu de traditions qui le font, c’est symbolique. Les gens aiment appartenir à une tradition qui fait du keppan, c’est folklorique. Ce n’était pratiqué dans aucune de nos traditions.

Est-il nécessaire de parler japonais pour effectuer un parcours tel que le vôtre ?
PS : C’est une nécessité de parler japonais, mais ce n’est pas une condition sine qua non. Si vous ne parlez pas japonais vous ne comprenez rien. Vous comprenez des choses, mais vous ne connaissez pas les liens. Est-ce que votre interprétation est juste ? Et au bout d’un moment, les japonais comprennent que vous ne comprenez rien et ils ne vont plus vous enseigner. Il faut parler japonais.

Avez-vous rencontré beaucoup de Français pendant votre séjour ?
PS : Nous en avons peu rencontré dans les disciplines traditionnelles, ils étaient plus dans les budô modernes (jûdô, karate, aikidô…).

Avez-vous étudié d’autres disciplines ?
PS : On a fait un peu de karate Gôjû-ryû avec un élève de Toguchi sensei. Pour moi le karate correspondait à quelque chose de secondaire. Ce qui était primordial, c’était la pratique des armes classiques japonaises. J’ai continué le karate parce que j’en avais fait plus jeune et qu’il y avait des éléments de comportement du karate qui m’intéressaient et qui étaient utiles. Et surtout, dans Gôjû-ryû il y a un travail respiratoire très profond et là je me suis régalé. Je ne désirais pas devenir un grand spécialiste, les kata m’intéressaient mais c’est tout. Dans les autres traditions, je voulais aller au top, je ne voulais pas juste me balader. On ne peut pas chercher à être au top partout, moi, c’était dans les armes classiques. Quand quelqu’un veut faire du Gôjû-ryû je ne lui dis pas de venir chez moi, j’enseigne surtout les armes classiques japonaises.
J’ai aussi étudié la shakuhachi, la flûte traditionnelle. Ma chance c’est d’avoir une femme qui fait la même chose, donc on se libère ainsi beaucoup de temps l’un l’autre.

Naginata
Vous n’avez pas aussi fait du polissage de sabre ?
PS : Oui, j’ai étudié par intérêt. Les derniers mois mon maître Wakita Ryôsui shisho de la préfecture de Nagano m’a envoyé à son grand frère – son senpai – polisseur, Ichikawa sensei, qui lui avait enseigné le polissage. J’allais le voir une fois par semaine à la fin de notre séjour.
CS : On a un temps limité quand on séjourne au Japon comme étranger. Huit ans ça parait long, mais ça fait beaucoup de choses à apprendre en réalité dans un temps limité, et à la fin il faut clore quelque chose. C’est pour cela que ça a été dur de boucler.
PS : Je n’ai pu le faire que parce que je me suis rendu responsable des choses que j’apprenais. Je n’aurais jamais pu me représenter une semaine après, chez un enseignant, sans avoir intégré ce qu’il m’avait enseigné. Et ça, les gens le sentent. Katô sensei l’a très bien compris.

Comment avez-vous réussi à vous entraîner avec votre femme ? Comment conserver une intensité lorsqu’on a sa compagne, ou son compagnon en face ?
PS : Il s’agit d’un travail sur l’énergie, chacun le fait au maximum. Je sais que les gens se
rappellent de nous quand on faisait les démonstrations ensemble, ils disaient : « quel show ! », au sens positif.
CS : En général, les gens était impressionnés par l’intensité du regard ou quelque chose comme cela.
Pierre Simon & Claire Seika (Naginata)
PS : Quand je faisais un tsuki à la yari, il valait mieux que ma femme ne soit pas endormie, ça venait sur sa gorge ou son front. Je savais qu’elle était vive. Il ne me serait pas venu à l’idée de faire un demi-mouvement, d’arrêter ou de faire un tsuki à côté, je n’aurais pas pu le faire et cela n’aurait pas été formateur. Justement, parce que j’aime ma femme et que je veux qu’elle soit meilleure que moi, je voulais qu’elle s’entraîne correctement. À deux, cela peut être une aide. Si vous utilisez la même recherche pour l’énergie. L’aikidô c’est un travail de deux partenaires pour s’aider à comprendre quelque chose. Ce n’est pas une histoire de combat, oublions un peu tout cela. Le combat ce n’est qu’une conséquence venant d’une situation impromptue. Bien sûr, vous ne vous battrez jamais avec votre femme, j’ose espérer. Mais je la regardais comme un adversaire. Une fois elle m’a même ouvert le crâne ; elle n’a pas arrêté son geste et je n’ai pas bougé pour respecter le kata (rires). Tous les Japonais étaient affolés, le sang coulait partout, mais on n’a pas arrêté, on a continué le kata, puisque je n’étais pas mort c’était bon. (rires)
CS : Au Japon, c’est très rare de voir des couples pratiquer. On connait plutôt des couples étrangers ou mixtes (étrangers / japonais). Les hommes japonais étaient très jaloux, dans le sens où ils auraient bien aimé que leur femme pratique avec eux. Ils auraient bien aimé faire ce que mon mari et moi avons fait, mais ils s'en sentaient incapables.
PS : Mais moi, je ne considérais pas ma femme comme eux considéraient la leur. Je parlais d’elle comme d'une référence et cela les étonnait. Nous avons beaucoup pratiqué ensemble et 20 ou 30 ans après je ne suis pas seul à me souvenir, sa référence et la mienne cela colle très bien, je me sens consolidé par son approbation.
CS : Cela les faisait rêver quelque part, mais cela les interrogeait aussi. Les rapports hommes / femmes sont tellement différents au Japon.
La seule fois où l’on s’est trouvé l’un contre l’autre, c’était à une compétition de jôdô, c’était un championnat national de formes (kata). On était tous les deux 4e dan à l’époque et on avait éliminé tous les compétiteurs Japonais.
PS : Du coup, on s’est retrouvé l’un contre l’autre. Je me suis dit « Si elle t’élimine tu auras l’air malin ! » (rires). J’ai été premier, elle a été seconde. En fait, il y avait des concurrents très jutsu ou très . Et si nous les avons éliminés c’est qu’on a réussi à trouver un équilibre entre les deux.

Que vous a apporté la pratique au Japon ?
CS : Au Japon, j’ai surtout été sensible au côté social de la pratique. Attention, ce n’est pas péjoratif. Il y a au Japon des modes de comportements qui sont très instructifs que l’on n’a pas en France. L’aspect social, l’étiquette, comment se comporter dans le dôjô, la hiérarchie, cela aussi fait partie des arts martiaux. Ce côté-là est en fait très important, mais on ne le connaît pas quand on pratique en France. Si l'on en restait juste à la technique, on pourrait rester en dehors du Japon. La pratique au Japon implique le côté social et cela suppose énormément de choses : savoir s’habiller rapidement, ne pas se faire attendre, etc. Ce sont des choses qui sont peut-être autour de la pratique, mais les japonais les ont tellement intériorisées que c’est essentiel.
PS : Il faut être très concentré quand on arrive dans un lieu. Quand vous voyez 50 paires de chaussures, vous ne jetez pas les vôtres comme cela parmi les autres. Ce doit être fait rapidement, un tout petit geste, quand vous partez vous savez où elles sont, où sont vos armes. Et tout cela construit cette notion de ma – l’espace. Cela apprend à l’individu à se positionner. C’est le corps qui devient intelligent et qui sert de référence. Vous finissez par connaître votre dôjô par cœur, plus besoin de regarder pour savoir où vous êtes.
CS : Les arts martiaux ce n’est pas qu’une technique. C’est un ensemble.


Yawara
Votre fils aussi pratique les arts martiaux, comment a-t-il commencé, lui avez-vous enseigné ?
PS : Mon fils Benjamin a commencé à 6 ans. Pour moi la véritable pratique des arts martiaux commence à l’âge adulte. Même si on peut former le corps jeune, la vraie démarche commence à l’âge de 20 ans, ou entre 18 et 22 ans, parce qu’on pratique quand on peut vraiment réfléchir. Donc mon fils a pratiqué l’aikidô, il a fait un certain nombre de stages avec Me Tamura. Je lui disais quand il était petit : « Tu fais ce que tu veux, du foot, ou autre, mais l’aikidô tu le pratique une fois par semaine ». Bien sûr cela lui plaisait. Par la suite il est venu avec nous au Japon à l'âge de 13 ans, jusqu'à l'âge de 20 ans. Il a fait du jôdô et du iaidô avec maître Kaminoda, il a d’ailleurs le premier dan de jôdô. Il a pratiqué aussi le karate Gôjû-ryû. Nous avons passé le shodan de Gôjû-ryû tous les trois devant le fameux Toguchi Seikichi sensei à Tokyô. Avec nous, il a rencontré Nitta sensei et Saitô Satoshi sensei, mais il ne s’est jamais entrainé sous leur direction. Il n’a jamais rencontré la famille Katô. C’est moi qui lui ai enseigné Toda-ha Bukô-ryû, Tatsumi-ryû et Neigishi-ryû. Je pense qu'étudier depuis la plus jeune enfance sous la férule du père n'a pas dû être des plus faciles. C'est un des meilleurs éléments du dôjô, d'autant qu'il parle japonais.

Benjamin Simon (Kenjutsu)
 Vous employez, en plus de vos noms français, des noms japonais, pourquoi ?
CS : Claire Seika est le nom que m’a donné mon maître de calligraphie, Kuroda Shûka sensei, qui était le bras droit de Shimizu sensei du jôdô. L’idéal de mon maitre de calligraphie c’était bunbu ryôdô. Les deux voies, la voie des lettres et la voie martiale donc j’utilise ce nom à la fois pour la calligraphie et les arts martiaux en la mémoire de mon maître.
PS : C’est rajouter un peu de grâce à ce monde de brutes qu’est parfois le monde des arts martiaux. Quand je vois une pratique de iai par ma femme, je trouve qu’elle incarne un bon équilibre entre l’efficacité et la beauté... Un pratiquant d’arts martiaux ne se doit pas de chercher la beauté à tout prix, rien que la beauté, ce n’est pas un travail de recherche esthétique, mais il doit y avoir de la beauté quand on travaille les arts martiaux. Quand on exprime une énergie… Il n’y a qu’à voir les animaux, quand ils bougent c’est absolument magnifique.
Pour ma part j’utilise Iwao qui est un prénom japonais donné par mon maître de polissage, spécialiste aussi de Yagyû Shinkage-ryû et de karate, entre autres, appartenant à une vieille famille de bushi de Kyûshû.

Avez-vous déjà employé vos compétences en dehors du tatami ?
PS : Il y a une petite anecdote intéressante à ce sujet. Ma femme revenait d’un cours de japonais qu’elle donnait à Toulouse. Il devait être 21h30 quand elle a senti que deux hommes la suivaient. Elle a réussi néanmoins à garder son sang-froid et dans un seul geste elle a pris ses clés, les a mises dans la serrure, leur a fermé la porte au nez et leur a jeté en pâture son sac de cours, tout en conservant l'autre sac avec ses papiers et son argent. Vous ne trouvez pas que c’est une pratique guerrière ?
CS : Ils ne m’ont pas touchée, et tout s’est passé sans bruit. En fait je leur ai laissé mon sac avec les cours de japonais, mais cela ne pouvait pas leur servir à grand-chose. (rires)
PS : Puis elle m’a appelé. J’étais au dôjô. Je suis sorti avec mon groupe, nous avons poursuivi ces deux gaillards et en avons rattrapé un. Les autres ont poursuivi celui qui s’était enfui. Celui qui était resté était très agressif et avait un cutter à la main. Je l’ai gardé pendant ¾ d’heure le temps que la police arrive. Et sans le toucher une seule fois. Les policiers m’ont dit : « quand vous voulez on vous embauche ! ».
Yawara
Comment avez-vous fait ?
PS : Je suis juste resté en face de lui et quand il a sorti son cutter je lui ai dit : « attention, là on change de régime, il n’y a personne, si tu bouges cette arme vers moi tu vas le regretter ». Il m’a insulté, toute ma famille y est passée. Je lui ai dit : « tant que tu veux, mais range cette arme ». J’étais lié à lui, je le contrôlais, mais je ne pouvais pas être fâché par ce qu’il me disait. Cela s’est correctement terminé.
CS : Pour moi l’important c’était de ne pas avoir été touchée.
PS : Et quelle réaction ma femme a eu ! Il y en a qui auraient perdu les pédales. Comme quoi, ce que l’on fait au dôjô, c’est pratique.
CS : Oui, mais pas comme on peut l’imaginer en se faisant des scénarios.

Avez-vous d’autres anecdotes ? Pouvez-vous nous parler des yamabushi ?
PS : Bien sûr. Par souci de réorganisation de toutes les connaissances que j’avais accumulées sur la culture japonaise, j’ai repris des études universitaires à l’âge de 62 ans et j’ai ainsi obtenu deux masters de l’EHESS. Je voulais confronter ce que je savais au monde universitaire français et aussi aborder le Japon sous un autre angle. Je savais que si j’écrivais un mémoire sur ma pratique martiale, les universitaires n'en comprendraient pas les trois quart, parce qu’ils n’ont pas vécu ce que j’ai vécu. J’ai donc choisi un sujet de recherche décalé par rapport à ma pratique martiale.
Pierre Simon marche en montagne avec les Yamabushi
Recherchant un domaine d’étude sortant du pur domaine livresque, le shugendô, « voie (de l’acquisition) des pouvoirs par l’ascèse », courant particulier du fait religieux japonais, avec sa pratique ascétique de marche ritualisée dans les montagnes se perpétuant encore de nos jours, me semblait être un terrain de recherche idéal, car une bonne partie de mon travail se déroulerait en extérieur ou du moins serait mené en référence à un « extérieur en montagne » et à un engagement du corps. Ces deux éléments me convenaient parfaitement. Le second, du fait de mes longues années de pratique dans des domaines où le corps, souvent poussé dans ses derniers retranchements, jouait un rôle important, souvent décisif. Quant au premier élément, l’ « extérieur en montagne », il répondait à une réflexion qui m’est souvent venue à l’esprit et correspond à un reproche que je fais aux pratiques martiales qui, de nos jours, se déroulent presque exclusivement en intérieur, dans un dôjô, coupé du monde environnant. L’entraînement au dôjô c’est utile, pour apprendre des formes justes, mais il faut de suite se confronter à des aspérités de l’extérieur, les conditions climatiques, le sol, etc. J’ai donc pensé que faire une recherche dans un milieu sous-tendu par une ascèse religieuse en montagne pourrait m’apporter des outils pour mieux comprendre ce que je faisais et j’ai étudié le shugendô. Shugendô est le mot plus savant pour parler des yamabushi. Yamabushi veut dire : « ceux qui dorment, couchent dans les montagnes », du verbe fusu, être allongé, couché. Ce sont ceux qui pratiquent le shugendô.

Y a-t-il un lien avec Musha Shugyô ?
PS : Oui. Faire « shugyô » désigne généralement une action où est répétée une pratique rigoureuse mettant en jeu le corps et l’esprit dans le but d’atteindre un « état » idéal. Cette expression est utilisée au Japon autant par les religieux que par les pratiquants d’arts martiaux et des différents arts et métiers traditionnels où la transmission se fait de maître à disciples. Cet « état » idéal est le signe que la personne a atteint la maîtrise de sa pratique, qu’elle est un meijin, un « maître » Ce terme ayant souvent la connotation de seijin, « saint » : une telle pratique soutenue, intense et rigoureuse poussée à son extrême, permet de développer des qualités hors du commun, pouvant mener parfois à l’« illumination » (satori) ou pouvant être qualifiées de « force surnaturelle » chôshizen teki ryoku.
Le « shugyô dans la montagne », nyûbu shugyô, c’est-à-dire la « pratique par l’exercice intense du corps (dans son unité mentale et physique) », était autrefois une « ascèse » comprenant un certain nombre de pratiques religieuses concernant la vie semi-ascétique, la retraite hors du monde, la pérégrination et la vie normale, lors de l’entrée en montagne. Mais, comme de nos jours le contenu de cette « ascèse » générale a diminué, le shugyô est essentiellement centré sur la pratique physique gyô.
CS : En fait, il y a un réel rapport entre le bouddhisme ou l’ésotérisme et les arts martiaux. Ceci dit, c’est quelque chose que maintenant, même les personnes responsables de traditions martiales ne savent plus interpréter.
PS : Les groupes de guerriers yamabushi qui se sont battus pendant les guerres féodales, spécialement pendant les périodes Kamakura (1192- 1333) et Muromachi (1392-1490), employaient par exemple des techniques de mantras pour bénir leurs armes, pour se rendre invincible…
CS : Il y a tout un aspect « magie » qui est très développé chez les yamabushi et qui a un rapport au bouddhisme ésotérique. Ce n’est pas uniquement de la symbolique de musée, c’est vraiment vécu profondément. Dans les écoles traditionnelles, au niveau des rouleaux d’enseignement, par exemple, les noms des techniques sont très en rapport avec le bouddhisme ésotérique. Mais très peu de personnes sont capables d’interpréter cela. Il y a des poèmes de transmission, un symbolique dans le nom des kata... Ce n’est plus transmis parce que les personnes en ont perdu la connaissance. Elles ne sont plus capables de vous expliquer le pourquoi de ce nom de kata ou la signification de ce poème.
PS : Concernant les yamabushi, j’étais chercheur, mais j’ai rapidement été considéré comme un des leurs, parce que j’étais tout le temps là. Je savais qu’on ne me livrerait pas les choses rapidement… Vous connaissez l’histoire du petit prince ? Il fallait que je les « apprivoise ». Pourtant, j’ai conservé le statut de chercheur, je ne suis pas rentré dans le processus interne.
CS : C’est surtout parce que tu as sauvé la vie d’un yamabushi lors de la première sortie d’été.

Vous avez sauvez la vie d’un des yamabushi ? Comment cela s’est-il passé ?
PS : On escalade le mont Katsuragi au printemps, c'est une préparation exotérique permettant de faire le mont Ômine en été, qui est le versant ésotérique. La région venait d’être reconnue comme patrimoine mondial de l’Unesco et ils ont refait pour la première fois depuis l’ère Meiji le parcours complet de 240km en 10 jours. Pour cette fois, il n’y avait pas entre 75 et 100 personnes - comme d’habitude - mais 35 personnes, choisies, car c’était très prestigieux. J’ai eu la chance d’en être. C’est la photo que vous voyez. J’ai aussi celle du départ, où je suis magnifique, tout blanc et propre, et la photo d’arrivée, où on n'est vraiment plus très frais ! Ça été très dur. Les chemins ne sont pas très bien entretenus, il y a des falaises de 250 m… On a eu droit aux tremblements de terre et typhons…
On commençait très tôt, et un matin, vers 3h, un yamabushi s’est endormi en chemin… Ce qui est étonnant c’est qu’ils sont dans leur pratique, ils marchent, mais ils dorment debout. Moi quand je marche sur des chemins escarpés, au contraire je suis très réveillé ! Bref, il s’est endormi et il est tombé !
Je me rappelle avoir entendu « ochita ! » - il est tombé – c’était 10 m derrière nous. On s’est retourné avec mon ami photographe japonais. On a posé nos sacs et on a sauté dans la ravine pour le rattraper. Tout ça en se regardant dans le blanc des yeux. Quand je suis descendu j’ai senti mes poils se hérisser. La pente était très raide, presque à pic. Je me suis dit : « on ne peut pas s’arrêter, on ne peut pas s’arrêter », il fallait un obstacle pour nous stopper. Heureusement il y a eu des arbres et on a pu s’arrêter.
CS : En fait, à part mon mari et son ami photographe, personne n’avait réagi.
PS : On a retrouvé le type 50 m plus bas, la tête vers la pente, enfoncée dans de la boue. Il risquait l’étouffement. Mon ami photographe, descendu avec moi, me dit qu’il ne fallait pas le bouger vu la position de son cou. J’avais fait du secourisme, et je savais également qu’il ne fallait pas le bouger. Mais je savais aussi que si je le laissais comme cela, le temps que les secours arrivent, il serait mort. Je me suis dit : « il n’y a rien d'autre à faire, je le bouge ». Je l’ai donc pris, je l’ai bougé avec le plus d’unité possible, le photographe m’a aidé. Et à ceux qui me criaient : « ikiteka, ikiteka » - vit-il? vit-il ?, j’ai répondu : « ikite iru, ikite iru» - il vit, il vit ! Ouais, ils avaient l’air contents ! C’était un moment très fort…
Ils ont mis 1h pour descendre, parce qu’il fallait construire un brancard avec leurs bâtons et les cordes qu’ils portaient. En plus, il y avait le typhon qui était sur nous. Il pleuvait à verse ! On a mis 7h pour revenir au refuge d’où on était parti. Avec la boue ça glissait, quand on faisait 2 m en avant on glissait d’un mètre en arrière. C’était infernal !
CS : Mon mari a été vraiment intégré comme cela. Les yamabushi n’ont pas compris pourquoi personne n’avait réagi parmi eux.
PS : La vie c’est un engagement… On y va. Eux, ils auraient sorti des cordes, réfléchi à comment faire et le type serait mort. Pour moi c’était tout à fait naturel, j’ai compris de suite.
Avec le typhon, l’hélicoptère n’a pas pu venir, ce sont des voitures d’intervention qui sont venues le chercher. Après cet épisode j’étais devenu un ancien. À l’arrivé Myagi sensei, le « patron » des yamabushi, m’a pris dans les bras.
CS : Les Japonais sont peu démonstratifs, ils ne vont pas vous sauter dans les bras, c’est rare… Après ils prenaient presque mon mari pour un saint.
PS : Et des années après quand on me demande : « à quoi avez-vous pensé ? » je réponds que je n’ai pas pensé, si j’avais pensé je n’aurais pas agi. Un homme dans la souffrance, on fait ce qu’on peut…

Kusarigama & Naginata

Que cherchiez-vous à travers vos pratiques corporelles ?
PS : Je cherchais dans les arts martiaux la même chose que dans le yoga. Ce n’était pas une pratique de guerre que je cherchais. Ce qui m’a mû toute ma vie, même ma vie d’enfant, ce que je cherchais c’était de la spiritualité. J’étais ce qu’on appelle un mystique caché. Ce n’est pas le mysticisme où l’on se flagelle, pas du tout, je n’aimerais pas me flageller. Mais pas non plus contemplatif. Lié au sacré dans l’action. Et quand je dis au sacré c’est à l’univers, à l’air. C’est pour cela que je suis devenu végétarien, bio, etc. C’est ma place en tant qu’individu responsable. Un pratiquant d’art martial c’est un individu responsable, hautement responsable. S’il n’apprend pas, s’il ne s’enseigne pas, c’est qu’il n’est pas autonome. Alors qu’est-ce qu’il fait ? Il dort dans la vie...
Quand je suis rentré du Japon, je n’ai pas cherché à me faire connaitre. Au Japon, non plus je n’étais pas là pour me faire connaitre. Mon objectif n’était pas de me faire connaître, mais de transmettre. Je n’ai pas besoin de publicité : si je suis bon on doit me connaître. Si je ne suis pas bon, tant pis. Ce qui compte surtout, c’est ce que je vais transmettre à un certain nombre de personnes qui vont un peu irradier autour d'elles.
Et, d’autre part, apprendre pour moi, parce que je me cherchais, et je me cherche toujours. Donc, apprendre à me connaître jusqu’à la fin et ensuite transmettre cette richesse qui m’a été offerte. Au Japon, se faire connaître constitue à cultiver un réseau interne serré, dans lequel la responsabilité fonctionne, non pas par rapport à un certain public, mais par rapport à des obligations réciproques. Donc, quand je vous recommande à quelqu’un, ce n’est pas vous qui êtes responsable, c’est moi qui deviens responsable de vous, et de vos éventuelles erreurs. C’est ce type de réseau de proximité réciproque qui fait qu’il y a une responsabilité très particulière.
CS : Il ne s’agit pas de se faire connaitre auprès d’un public présumé. En France, on a la notion d’espace public depuis le 18e siècle. Donc se faire connaître, c’est se faire connaître auprès d’un public. Mais au Japon, on n’a même pas la notion du public. Bien sûr, je le dis en exagérant, parce que c’est une notion qu’ils ont bien du placer quelque part. Mais dans la conscience des Japonais et dans ces pratiques-là, le public n’est pas notre interlocuteur, on n’attend pas de reconnaissance de sa part. Quelqu’un devient connu dans une discipline, parce qu'il a été formé et a grandi à l’intérieur d’un réseau, et est reconnu par ses pairs. Par exemple, à l’intérieur du dôjô, on attend des pratiquants qu’ils accumulent une forme de mérite, par leur investissement et les services qu’ils peuvent rendre. Au Japon c’est très valorisé, comme le fait d’être là quand c’est nécessaire. Il y a, bien sûr, le côté humain derrière cela. Si telle personne est là pour aider à porter du matériel, c’est qu’elle est sensible à ce genre de détails.
Naginata
Dans quelle mesure peut-on dire que la pratique martiale a changé votre vie, puisque la pratique est votre vie ?
PS : Ça m’a tout apporté. Je pense que ma vie s’est construite à partir du yoga et des arts martiaux, avec la grande présence de ma femme. La pratique a toujours été le cœur de notre vie.
Des regrets ?
PS : Je n’en ai pas. Je ne sais pas ce que c’est que les regrets.

Un mot pour la fin, quelque chose de fondamental pour vous ?
PS : Quand on commence il ne faut pas abandonner, jamais. Quelle que soit la difficulté rencontrée et l’humeur de l’enseignant, c’est un test. Si ce que vous apprenez vous plaît, ce n’est pas le caractère de la personne qui compte, on n’abandonne pas. Parce que 30 ans après on comprend pourquoi il y a eu patinage. Il ne faut jamais abandonner…

Merci à vous, Pierre Simon Iwao et Claire Seika.

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Lexique
 : bâton long (1,80m)
Bokutô : sabre de bois (bokken)
Kodachi : sabre de petite taille
Kongôken : barres assemblées pour composer un poids de forme elliptique de la taille d’un homme, employé en comme outil de renforcement musculaire en karate Goju-ryû.
Kusarigama : Faucille munie d’une chaine dont l’extrémité est lestée
Makiwara : poteau de frappe en bois
Menkyo kaiden : titre d’enseignement représentant souvent le plus haut niveau de transmission
Mokuroku : rouleaux d’enseignements
Naginata : fauchard à lame courbe
Nigiri game : jarre employée pour le renforcement musculaire des membres antérieurs
Shinai : sabre en lames de bambou
Shisho : suffixe honorifique employé pour les maîtres en arts traditionnels japonais
Suburitô : lourd sabre de bois destiné à la pratique de suburis
Tanjô : de petite taille
Yari : lance japonaise

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