L'enseignement caché des attaques arrières...


Futaba Gatame (Double Nelson)
Si l'on peut dire de certains arts martiaux qu'ils sont la self-defense du passé il est fort logique qu'ils contiennent des réponses aux attaques arrière. Pour autant, se sortir sans encombre de cette situation asymétrique est une gageure et constitue l'un des contextes les plus difficiles à gérer...

Exploration 1 : prenez un Tanto, choisissez une victime et déterminez le moment le plus adéquat pour « planter » cette dernière. Mettez votre plan à exécution.
Remarque 1 : vous avez vraisemblablement choisi un moment où cette personne était de dos, isolée et occupée à autre chose, de manière à ce qu'elle puisse difficilement réagir. Notez que s'il s'était agi d'un étranglement la stratégie serait restée similaire.

Exploration 2 : prenez un Tanto et tentez la même approche en vous interdisant d'attaquer par derrière.
Remarque 2 : il est vraisemblable que le nombre de coups portés sera plus faible…

Conclusion  : Les attaques arrière sont un moyen rapide, efficace, peu risqué, de mettre quelqu'un hors d'état de nuire. Lorsqu'on est attaqué par derrière cela signifie que le ou les attaquants font le choix d'un affrontement asymétrique. Le but pour les assaillants n'est pas de gagner ou de démontrer une supériorité, mais de détruire. Par conséquent il est impensable que de telles attaques ne soient pas dangereuses. Ainsi, les attaques arrières sont emblématiques de la stratégie des arts martiaux. Il s'agit non pas de rechercher la victoire à tout prix, mais d'éviter la défaite puisque cela signifierait la mort. Il s'agit d'être le plus destructeur possible, le plus rapidement possible, en prenant le moins de risques possibles. De fait, on envisage mal que de telles attaques puissent se terminer en saisies statiques, debout, comme c'est généralement le cas en Aïkido...

Ushiro Waza et Aïkido contemporain
Dans l'Aïkido moderne les attaques arrières sont essentiellement des saisies qui débutent alors que les protagonistes sont plus ou moins face à face. Ce mode opératoire n'existe ni en Daïto-Ryu, ni dans d'autres écoles traditionnelles, ni dans d'autres disciplines non japonaises. On peut aisément supposer qu'il s'agit d'une modernisation mise en place par Ueshiba Kisshomaru afin de dynamiser les démonstrations. Au contraire, il n'existe pas de documents où Ueshiba Moriheï démontre ce genre de travail : chez lui les attaques arrières débutaient dans son dos ou avec un léger angle latéral. Dans certains cas on peut voir qu'il est lui-même à l'initiative de l'attaque arrière en s'approchant du Uke et en pivotant pour lui présenter son dos. Cela va à l'opposé même de l'idée d'attaque surprise.
Léo Tamaki me faisait remarquer que cela était probablement lié à son tempérament impatient. Cela fait sens avec ce que l'on sait du personnage. Ainsi il est tout à fait probable que O Senseï connaissait le contexte d'application de Ushiro Waza et qu'il pouvait se permettre de montrer autre chose. Et cet autre chose a probablement été pris pour une base.
Partir de devant pour saisir derrière peut être logique dans un cadre sportif avec des règles, mais est aberrant dans un contexte martial. On peut bien entendu supposer qu'il ne s'agit là que d'une étape pédagogique. Étape qui, malheureusement, est rarement dépassée...

Digression sur la pédagogie
À ce titre, je constate, tant lorsque je suis élève que lorsque j'enseigne, qu'il est très difficile de construire des étapes pédagogiques adaptées au besoin de chacun. Souvent, les professeurs (et je m'inclus dans le lot) ont tendance à négliger l'importance des premières étapes – nécessaires aux débutants – pour se concentrer sur celles qui sont intermédiaires et, finalement, négliger également les étapes supérieures. C'est un peu comme si l'on n'enseignait ni le début, ni la fin de l'alphabet. Les élèves finissent par connaître parfaitement les lettres de H à P, mais cela ne les aide pas beaucoup pour pouvoir écrire...
Ainsi, il serait judicieux de passer, par exemple davantage de temps sur les déplacements et sur les attaques (qui constituent une étape préliminaire) afin de construire des techniques qui feraient sens. Les déplacements et les attaques étant des mouvements simples, cela nécessite paradoxalement davantage de compétences pour les transmettre. Enseigner un mouvement complexe c'est jeter de la poudre aux yeux. Enseigner un mouvement simple c'est être capable de décrire précisément sa structure avec des consignes telles que : « ton épaule doit aller tout droit, pendant que le pli de l'aine se referme, tu dois trouver un timing cohérent pour que ton dos ne se cambre pas, que ton poids ne plombe pas ton pied avant au moment où il se pose, attention à ta respiration, et là ta présence n'est plus vers moi... »… car il est plus facile de décrire un mouvement mécanique complexe qu'un ensemble de petits détails et de sensations fines. En conséquence de quoi nous passons trop de temps à travailler la complexité des mouvements de niveau intermédiaire, sans toucher la difficulté que représente la simplicité des mouvements de premier niveau. C'est dommage, car ce qui est simple est efficace.

Hadaka Jime (étranglement nu) aka "Rear Naked Choke" bien connu des pratiquants de JJB

Exploration 3 : en partant face à votre partenaire essayez d'aller le saisir par derrière (poignets, manches, épaules, etc.) et demandez lui de refuser cette situation et de ne pas se laisser saisir.
Remarque 3 : on réalise très vite qu’il est impossible de le saisir. En effet, il lui suffit de pivoter sur lui-même pour éviter la situation. Tori se retrouve ainsi au centre d'un cercle alors qu’Uke en est à la périphérie.

Conclusion : dans un contexte d'opposition, la façon de procéder de l'Aïkido moderne, avec un Uke qui part de face pour aller saisir un Tori par derrière, ne fonctionne pas. Si elle advient, elle est purement fortuite.

Si débuter une attaque Ushiro Waza face à son partenaire est une première étape envisageable. Elle n'est qu'une étape ! Étape très ennuyeuse par ailleurs ! Il faut très vite passer à la suite. Je conçois que l'on souhaite conserver cette manière de faire « traditionnelle » en Aïkido, mais soyons lucide : cette étape ne sert à rien ! Un minimum de bon sens nous permet assez rapidement de réaliser qu'il n'existe pas de compétences transférables entre traiter les attaques arrières en commençant de face et être soudainement attaqué par derrière ! Au mieux, c'est une perte de temps car cela nécessite l'apprentissage d'un contexte d'attaque pour le moins bizarre. Au pire, cela peut même s’avérer dangereux car cela peut donner excessivement confiance au pratiquant alors même que les attaques arrières peuvent se révéler extrêmement dangereuses.
Alors pourquoi ce mode opératoire se perpétue-t-il ? Certainement à cause des passages de grades fédéraux qui l'imposent...

Se croire au-dessus des autres
Le pratiquant d'Aïkido a souvent tendance à croire que l'art qu'il pratique est supérieur aux autres arts martiaux. Que cela soit vrai ou non n'est pas la question. Le problème est qu'une telle croyance mène à une assurance démesurée qui peut être la source de nombreuses désillusions. Ainsi on peut vouloir conserver certains éléments spécifiques de l'Aïkido tels que le travail à genoux où la manière particulière dont sont abordées les attaques arrière comme un héritage, une marque de fabrique. Mais on peut aussi conclure que si ces procédures n'existent pas dans d'autres disciplines c'est qu'il y a probablement une raison...
Ne nous méprenons pas. Je considère que l'immense majorité des pratiquants d'Aïkido n'aura pas besoin d'employer cet art pour se défendre. Je souhaite plaidoyer en faveur d'une restructuration de la discipline non pas pour aller vers le combat, mais pour pouvoir aller au-delà. Si l'on souhaite envisager une modification intérieure de notre être, il faut que les situations que nous faisons vivre à notre corps le poussent dans ses retranchements. En somme, il faut que les attaques soient dangereuses pour que notre cerveau puise dans ses ressources. Il faut que les situations soient plausibles pour nous faire évoluer. Sinon cela devient rapidement une « gestuelle intellectuelle ».
Il m'importe donc peu que l'on procède de telle ou telle manière pour effectuer une technique. Tout peut fonctionner ! [Notons cependant que si tout peut fonctionner, certaines techniques fonctionnent par accident alors que d'autres sont reproductibles.]
Ce qui me gêne beaucoup, surtout en tant qu'élève, c'est de voir se perpétrer des modes de travail dont on ne perçoit pas bien les objectifs et qui ne semblent pas produire de résultats. Cela signifie qu'il y a absence de conscience à cet endroit. Et lorsque l'on pratique une « Voie » c'est inadmissible. On doit pouvoir expliquer précisément pourquoi on effectue tel ou tel choix pédagogique. Ainsi, les explications autour de Ushiro Waza sont souvent trop légères, ce qui est très dommageable pour la discipline...

Kata Ha Jime

Exploration 4 : balayez le catalogue des attaques arrière (Ushiro Ryote Dori, Ryo Hiji Dori, Ryo Sode Dori, Ryo Kata Dori, Katate Dori Kubishime, Kubishime, Hadaka Jime, Kata Ha Jime, Hagai Jime, Eri Dori, Double Nelson, etc.) en cherchant à porter l'attaque / la saisie à son terme. Par exemple : Ushiro Ryo Kata Dori peut servir à amener le partenaire au sol comme dans Ushiro Kiri Otoshi.
Remarque 4 : certaines saisies sont difficilement exploitables et peuvent ne faire sens que lorsqu'on cherche à empêcher le dégainage d'un sabre ou bien s'il s’agit de gérer plusieurs attaquants.


Beaucoup de saisies, peu de frappes
On notera que le curriculum Ushiro Waza contient très peu d'attaques sous forme de frappes et qu’il n'y a que Ushiro Eri Dori qui permette de les envisager. Cela est surprenant car si l'on se place dans un contexte martial, arriver derrière quelqu'un pour l'assommer ou le planter est certainement la première option à exploiter. On peut supposer qu'il est tellement difficile de sortir indemne d'une telle situation que l'on préfère en évacuer l'étude et se concentrer sur des situations dont on pense plus facilement sortir vainqueur : les saisies...
En effet, dans un cadre purement combatif, au sein duquel l'efficacité immédiate est recherchée, il semble logique de ne pas perdre de temps à travailler une situation dont on ne peut se sortir. Au mieux peut-on espérer se retourner suffisamment tôt pour ne pas être étranglé, frappé ou planté. Et de toute façon… si on est mort, on est mort !
Si l'on veut jouer il faut prendre le risque de perdre, de même que dans le Budo, il faut accepter la perspective de mourir. Pour autant, cela n'est pas satisfaisant intellectuellement. Personne ne pratiquerait une discipline en se disant : « je vais apprendre à traiter des situations différentes de la réalité probable, parce que celle-ci est trop difficile à gérer ». Cela n'aurait aucun sens. Et c'est pourtant ce que nous faisons un peu trop fréquemment en Aïkido. Probablement parce que nous souhaitons souvent aller trop vite. L'apprentissage d'une compétence complexe réside essentiellement dans la progressivité.
[Notons que la « réalité probable » en question peut être très variable et tout aussi bien correspondre à un contexte historique disparu : on peut tout à fait jouer aux Samouraïs et en retirer un enseignement précieux, encore faudrait-il réellement savoir jouer comment ces derniers envisageaient leur pratique].
La raison principale permettant de justifier l’étude des attaques arrières serait que cela pourrait augmenter le faible pourcentage de chances de victoire. Il s'agirait alors de travailler intensément quelques mouvements « spéciaux » et ne pas s'illusionner. La conséquence d’un tel constat est très simple : exit la multiplicité des techniques. Et si l'on souhaite conserver un grand nombre d'attaques arrières ce n'est que par nécessité de maintenir une variété dans l'entraînement afin de ne pas se lasser. Car au final peu importe comment on est attaqué, lorsque cela se produit, mieux vaut se retourner le plus tôt possible, avant que l'attaque n'arrive à son terme.



Exploration 6 : demandez à Uke de venir derrière vous avec l’intention d'appliquer une main sur votre bouche et de presser un Tanto sur votre gorge. Ou, comme variante, de saisir votre gorge d'une main et de planter le même Tanto dans vos reins du côté opposé. Essayez alors de réaliser une technique...
Remarque 6 : cela va très, très vite. Il est extrêmement difficile de se sortir de telles situations.

Conclusion  : il faut très vite se retourner, avant qu'il soit trop tard. La question n'est donc pas de savoir quelle technique effectuer, mais comment sentir suffisamment tôt le danger et se retourner efficacement.

Se retourner efficacement ?
Il est évident qu'il faut avoir senti avant d'être étranglé, poignardé ou égorgé. C'est un prérequis. Ensuite, il faut trouver une manière de se retourner prestement et dans une position permettant de prendre un ascendant le plus immédiat possible sur son agresseur. L'attaque arrière venant par essence par surprise, il faut avoir une réponse unique et donc immédiate quelle que soit la situationL'idéal étant bien entendu de travailler un geste qui puisse fonctionner quelque soit son timing d'exécution : que l'on prenne l'initiative, que l'on soit surpris, ou que l'on agisse simultanément avec l'attaquant.
Le travail devient alors beaucoup moins technique / mécanique que celui habituellement effectué en Aïkido puisque celui-ci consiste généralement à égrener le catalogue. Toutefois les compétences qu'il permet de développer sont transversales et sont donc censées faire progresser le pratiquant dans la globalité.

Exploration 5 : définir sa réponse unique face aux attaques arrières, demander à Uke d'attaquer comme il le souhaite : en saisissant, étranglant, frappant avec ou sans arme.
Remarque 5 : il est très difficile de ne pas « mourir » dans de telles situations ! Cela amène le pratiquant à être sous tension, il faut donc être capable de doser les attaques pour le placer dans sa zone de travail et non en zone de stress trop important.

Exploration 6 : Uke attaque Tori par des saisies. Tori réalise un mouvement. Dès que Uke a une opportunité plus intéressante (et qui ne le compromet pas), il lâche sa saisie pour s'enfuir ou pour la transformer en frappe, en étranglement, en doigts dans les yeux, etc.
Remarque 6 : les Aïkidokas ont tendance à maintenir leurs saisies à tout prix, au détriment d'une logique combative. À terme, cela induit des techniques qui ne fonctionnent que si le partenaire ne lâche pas. Si l'on change la logique et que l'on autorise son partenaire à lâcher dès qu'il a une option plus intéressante sous la main cela induit des façons différentes d'exécuter les techniques.

(variante de Hadaka Jime)

L'efficacité ?
La porte vers l'efficacité martiale ou « spirituelle » réside bien souvent dans le choix de l'outil adapté. Utilisé correctement. Ushiro Waza est un formidable outil pour affiner ses perceptions et sa conscience du danger. Il serait donc bien dommage de le réduire uniquement à un outil de gymnastique corporelle multidimensionnelle...

Cet article est initialement paru dans Dragon Magazine Spécial Aïkido n°28

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