Explorer le travail à genoux...

L'auteur en plein bug cognitif ^^
Le travail à partir de la position Seïza est certainement l'aspect de notre pratique qui exprime le plus le lien culturel avec le Japon. Comme tout ce qui est traditionnel n'est pas nécessairement bon, tâchons d'examiner plus précisément l'intérêt d'un tel exercice.

Pour cela il nous faut définir précisément quels sont les objectifs que l'on souhaite atteindre. Faire de l'Aïkido pour faire de l'Aïkido, sans questionner sa pratique, c'est prendre le risque de se blesser ou de passer à côté de quelque chose. L'aspect vague et mal défini de notre discipline est fort gênant, mais c'est en même temps une bénédiction puisqu'il nous pousse à nous interroger et donc à grandir.

1. Objectifs culturels
Si l'on a des objectifs de connexion avec la culture japonaise il nous faut dans un premier temps définir de quelle culture nous parlons.

Exploration 1 : effectuer un peu de recherche sur la façon de s'asseoir des japonais à travers les âges.

Remarque 1 : on constate rapidement que non seulement les Japonais s’assoient moins en Seïza qu'il y a 100 ans, mais qu'ils ne se sont pas toujours assis ainsi. Il est en effet logique que lorsque l'on porte une armure, ou lorsque notre environnement n'est fait que de boue ou de poussière on rechigne à s'agenouiller et l'on préfère s'accroupir ou utiliser un tabouret.
La position Seïza, si elle est traditionnelle, n'est pas un absolu et correspond à un contexte très spécifique qui n'a duré que quelques centaines d'années.

2. Objectifs sportifs
On entend régulièrement dire que le travail en Suwari Waza a pour fonction de renforcer et d'assouplir le bas du corps (les articulations des hanches, les jambes, les genoux, les chevilles).
Cette réflexion, si elle paraît réaliste dans un premier temps, me semble plutôt être un raccourci intellectuel que l'on utilise face à un débutant qui pose trop de questions.

Exploration 2 :
a) Toutes choses égales par ailleurs, comparer la puissance de frappe de coups de pieds d'un Karateka avec celle d'un Aïkidoka s'entraînant régulièrement au Suwari Waza.
b) Toutes choses égales par ailleurs, comparer également la force (avec des exercices tels que le squat, le soulevé de terre ou la presse à jambes), l'endurance (par la marche ou la course) ou l'explosivité (par des sauts pliométriques) entre quelqu'un qui pratique ces exercices régulièrement et un Aïkidoka adepte du Suwari Waza.
c) Toutes choses égales par ailleurs comparer la souplesse d'un pratiquant de Yoga et celle d'un Aïkidoka...

Remarque 2 : Peut-être que le Suwari Waza peut renforcer et assouplir les jambes (cela reste à prouver), mais éminemment moins que des exercices qui ciblent spécifiquement ces fonctions : les étirements ou la musculation.
Il est très différent de pratiquer un exercice dans un but spécifique (étirements, musculation...), et de profiter d'éventuels bénéfices secondaires dus à la pratique d'un autre (Suwari Waza).

Par ailleurs, on a tendance à penser que ce qui est traditionnel est très ancien et a donc eu le temps de faire ses preuves.
D'une part, l'âge des traditions peut être très variable et ainsi certains exercices qui semblent traditionnels n'ont que 50 ans. Sans parler du fait que nous ne pratiquons probablement pas comme le faisaient les créateurs de ces méthodes : qui aujourd’hui peut se targuer de pratiquer comme Ueshiba Moriheï ?

D'autre part, un pratiquant d'arts martiaux étant censé cumuler un grand nombre de compétences très diverses, il est souvent difficile de savoir quel est l'exercice qui lui a permis d'obtenir telle ou telle compétence.
Il suffit d'un professeur charismatique, mais peu scrupuleux, et d'un contexte de pratique ne sanctionnant pas les exercices inutiles, pour faire perdurer des pratiques absurdes.
Ainsi, on peut penser que l'Aïkido est la discipline idéale permettant de faire perdurer des pratiques farfelues : il n'y a jamais de tests. A contrario, des sports de combat tels que la boxe semblent moins sujets aux dérives de l'entraînement absurde.

Malheureusement, cela n'est pas toujours si net. Même lorsque des études scientifiques démontrent qu'ils ne sont pas spécifiquement adaptés, les exercices « traditionnels » ont la vie dure.
La tradition rassure. Il me semble que c'est un biais de la psychologie humaine. En effet, croire que je pratique le même exercice que des générations avant moi me rassure. Et cela, même si cet exercice est absurde, car ainsi je m'inscris dans quelque chose d'immuable. Cela me permet de donner du sens.
Comme le disent les Shadoks : « il vaut mieux pomper d'arrache pied, même s'il ne se passe rien, que de risquer qu'il se passe quelque chose de pire, en ne pompant pas ! »

Ainsi il est très probable que le Suwari Waza n'ait existé que par nécessité culturelle et qu'il n'ait aujourd'hui aucun intérêt en tant que renforcement / assouplissement du corps.


3. Objectifs martiaux
Une autre question que l'on peut se poser, et c'est peut-être la question fondamentale en ce qui concerne le travail à genoux, c'est : est-ce que m'entraîner à faire des mouvements dans cette position va me permettre d'être plus efficace une fois debout ?
En effet, on peut supposer que de s'imposer une contrainte sur la mobilité des jambes va développer une mobilité supérieur du haut du corps, ou un sens du timing et de la distance plus aiguisé.

Exploration 3 : prenez deux pratiquants de niveau équivalent et de morphotypes équivalents. Pendant 1h le pratiquant A travaillera le même mouvement debout, le pratiquant B quant à lui pratiquera 50% du temps le mouvement à genou, puis 50% debout.
Au bout d'une heure de temps, lequel des deux pratiquants a le plus progressé ?

Remarque 3 : Encore une fois il est vraisemblable que celui qui s'est le plus entraîné debout, soit le meilleur debout ! Toutefois on notera que ce type d'expérience induit plusieurs biais, notamment en ce qui concerne l'impact de l'histoire corporelle.
En effet, pour certains, le travail à genoux peut donner des clés pour la pratique debout. La question est : est-ce le cas du plus grand nombre ? Vraisemblablement non. Pour proposer à un élève de travailler en Suwari Waza afin d'améliorer son Tachi Waza, il faut avoir une capacité de lecture des éléments qui manquent debout et la certitude que la réponse se trouve dans le travail à genou. Cela n'est pas aisé et demande de beaucoup expérimenter.
Cette position d'expérimentateur est souvent difficile pour le professeur lorsqu'il se place comme un référent omniscient. Cette image archaïque du professeur d'Aïkido omniscient et omnipotent est assez fortement ancrée dans l'inconscient collectif des Aïkidokas comme étant l'archétype du maître. Là où le bât blesse c'est que lorsqu'on est un maître omniscient on ne peut pas faire d'erreurs, et par voie de conséquence on n'expérimente pas. Ainsi, des générations d'enseignants qui n'ont vu leur maître que comme « un produit achevé » et qui ont loupé la phase d'expérimentation par laquelle il est passé ont une image biaisée de ce qu'est un enseignant. Selon cette idée, un enseignant n'expérimente pas : il applique. Ainsi, il risque de transmettre un Suwari Waza sans chercher à comprendre son utilité. C'est ainsi que l'on fait faire quelque chose à ses élèves pour les occuper, sans chercher à atteindre un but. Pour reprendre à nouveau les Shadoks : « Ce n'est qu'en pompant que vous arriverez à quelque chose, et même si vous n'y arrivez pas...eh bien ça ne vous aura pas fait de mal ».
Cette sentence terrible contient à elle seule toute l'inconséquence que peut avoir l'enseignant. Certes il est parfois difficile de ne pas sombrer dans un tel mécanisme, mais s'il est un seul devoir qui incombe à un enseignant, c'est bien celui-ci : lucidité et réflexivité.

Par ailleurs, on a tendance à penser qu'il faut beaucoup pratiquer pour devenir meilleur. C'est faux ! Il faut beaucoup pratiquer avec conscience. C'est à dire qu'à chaque fois qu'on pratique il faut chercher à résoudre un problème. Si l'on est pleinement conscient, focalisé, on peut résoudre des problèmes rapidement. C'est ainsi que certains pratiquants progressent plus vite que d'autres.
À ce titre, le travail en Suwari Waza, s'il sert à améliorer le Tachi Waza, peut être très bref.

Si je crois peu au fait que le Suwari Waza soit absolument indispensable pour améliorer la pratique debout, je lui reconnaîs un intérêt : il permet de continuer à travailler des principes en variant les angles d'approche.
L'esprit humain se lasse vite, notre capacité de concentration et de travail en conscience est limitée. Travailler en Suwari Waza les même principes que debout est un moyen de conserver de la motivation et de l'intérêt grâce à la variété.
La difficulté réside bien entendu dans le fait qu'il ne faut pas non plus s'éparpiller...




4. Objectifs spirituels
Il s'agit certainement de la partie de l'Aïkido qui prête le plus à confusion. Il existe de nombreux systèmes, religieux ou non, qui proposent des outils afin de travailler les grandes questions de l'existence.
Si l'Aïkido peut avoir une place dans une quête qualifiée de spirituelle, c'est par le rapport direct avec la réalité que la pratique nous impose. En somme : face à un expert armé d'un sabre on ne peut pas se raconter d'histoires.

Exploration 4 : Tori et Uke se placent face à face, en Seïza. Uke attaque Tori. Si Tori le peut il se lève et s'enfuit.

Remarque 4 : Si la distance est grande cela est très aisé pour Tori de s'enfuir et c'est même préférable.
Il est vraisemblable que si je suis en Seïza et que ma vie est en jeu (comme on suppose elle pouvait l'être à l'époque médiévale), si je peux me lever pour retrouver de la mobilité ou m'enfuir, je vais le faire.
Le contexte dans lequel je ne peux pas me lever est donc très spécifique. C'est celui de la courte distance au sein de laquelle l'attaque sera trop rapide.
Si la distance est trop courte pour s'enfuir il faut rétorquer à partir de la position Seïza.
La question est : à quel moment cette distance est trop courte ? Réponse : quand le contexte n'est pas immédiatement combatif. Par exemple lorsque vous prenez un thé avec avec quelqu'un qui se trouve à moins d'un mètre de vous et vous attaque. Vu sous cet angle le Suwari Waza n'est rien d'autre que de la self-defense médiévale, version assise. Le message de cette pratique ne concerne donc pas la mobilité, mais la vigilance.
Cette vision implique de ne plus être en garde, mais face à face et orteils à plat.
Une variante intéressante consiste à ce que Tori et Uke soient assis côte à côte.

Ce travail de vigilance mène à un travail de conscience de soi et de son environnement.
À ce titre le Suwari Waza peut être employé comme base de référence d'un travail sur la conscience.

Conclusion
Vu la complexité qu'il y a à établir un travail en Suwari Waza constructif pour les élèves et vu le grand risque de blessures, il me semble que pour l'immense majorité des pratiquants actuels ce type de travail n'est pas fondamental...
Je ne suis pas opposé à la pratique du Suwari Waza. Je constate simplement que les enseignements que nous pouvons en tirer, et ce quel que soit notre objectif de pratique, peuvent l'être fait rapidement si nous pratiquons avec intelligence. S'entraîner durement au petit bonheur la chance n'apporte que des blessures. La population de l'Aïkido étant vieillissante, et les pratiquants ayant de moins en moins de temps à accorder à l'entraînement et à l'étude, il me semble logique de faire évoluer cet aspect de la pratique.

Cet article est initialement paru dans Dragon Magazine Spécial Aïkido n°25

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