Ah, oui… il faut respirer !


La respiration est souvent présentée comme un élément essentiel des pratiques corporelles. Cette réflexion s'appuie généralement sur le fait que toute vie commence et se termine par une respiration.
Respirer est une nécessité vitale.
Ce rapport qu'entretien la respiration avec la vie et la mort, est à rapprocher du champ d'étude des arts martiaux : la survie. De la même manière que l'on peut borner l'étude martiale à la capacité à casser un bras, on peut limiter le travail respiratoire au prétexte que l'on respire déjà et que c'est bien suffisant. Bien respirer n'est pas tant une nécessité, qu'un moyen d'en apprendre davantage sur soi...

Bien respirer ?
Il existe quantité d'ouvrages de qualité explicitant les différents exercices respiratoires que l'homme a pu trouver. Il y est souvent recommandé de… trouver un bon professeur ! Détailler ces exercices n'aurait donc pas grand sens. On peut toutefois noter quelques éléments qui pourraient se révéler utiles lors de la pratique de l'Aïkido.
La respiration y est généralement abdominale (à l’inspir le ventre se gonfle de tous côtés, à l’expir il se dégonfle de tous côtés). L’inspir se produit par le nez et l’expir par la bouche (a contrario du Yoga, ou de la marche afghane par exemple, où inspir et expir se font généralement par le nez). Les pratiquants d'Aïkido peuvent avoir tendance à retenir leur respiration, notamment lors des ukemis. Il peut être intéressant dans ce cas de maintenir la bouche légèrement ouverte afin d'évacuer l'air régulièrement.
D'autres difficultés peuvent venir d'une tendance à ré-inspirer alors que l'expire n'est pas totalement terminé. On oublie souvent que le rythme respiratoire est constitué de 4 phases : inspir, apnée poumons pleins, expir, apnée poumons vides. C'est lors de l'apnée poumons pleins que les échanges gazeux sont possibles, ce temps ne doit donc pas être oublié. D'autre part, une fois l'expir terminé, il existe un petit temps de pause avant un nouvel inspir (apnée poumons vides). Il est nécessaire de « vivre » pleinement ce temps de repos avant d'inspirer à nouveau, sans quoi on a la sensation de ne jamais se vider totalement et la respiration devient haute (thoracique ou claviculaire). En somme, il serait judicieux de faire confiance à son corps et de laisser l'inspir venir, sans le provoquer artificiellement.

Contrôler ou laisser faire ?
On touche à présent du doigt un élément fondamental du phénomène respiratoire : la respiration est à la fois automatique et contrôlable. C'est à mon sens ici, que commence le débat qui oppose les deux grands courants de pensées concernant le travail respiratoire : « faut-il contrôler ou laisser faire ? »

Il me semble qu'en Aïkido le parti-pris majoritaire soit de dire : « n'y pense pas, cela viendra avec la pratique ». On peut ainsi supposer que les pratiquants d'Aïkido se placent dans la catégorie du « laisser respirer ». À moins que cette sentence ne soit que le reflet d'une méconnaissance des moyens à employer pour développer le souffle...

La plupart des styles de Yoga, quant à eux, proposent pléthore d'exercices de « contrôle » du souffle – pranayama*. On peut ainsi supposer que les pratiquants de Yoga se placent dans la catégorie du « contrôler la respiration ». À moins que le pranayama ne soit qu'un outil permettant de libérer le souffle et, à terme, de le laisser advenir…


Jacques Mayol pratiquant le pranayama

Les frontières entre les disciplines ne sont pas toujours aussi marquées qu'il peut paraître. Elles se situent généralement au niveau des moyens employés et non de la finalité de l'art. Ainsi, il est probable que la recherche commune soit d'être pleinement conscient de sa respiration. S'exercer au contrôle du souffle est un moyen de porter son attention sur sa respiration, mais on peut également conscientiser inspir et expir sans faire d'exercices particuliers, simplement en se plaçant en observateur de ce phénomène qui se produit en nous. On constate généralement qu'en observant simplement sa respiration, celle-ci se modifie d'elle-même. Cette consigne est d'ailleurs souvent donnée afin d'apaiser « naturellement » une respiration effrénée. En lieu et place du contrôle ou du laisser faire, on peut donc imaginer de simplement porter l'attention au souffle. Ce qui est une gageure, puisque notre esprit a cette grande tendance à vagabonder !
Cette observation du souffle permet une coordination « respiration / geste » plus fine que lorsque l'on cherche volontairement à inspirer ou expirer en fonction des phases du mouvement.

Respirer pour communiquer
Lorsque l'on se penche sur les apports de la médecine chinoise et plus particulièrement sur les « cinq éléments » (ou cinq transformations), on découvre que la respiration est associée à l'élément Métal. Celui-ci correspond aux organes Poumon et Gros Intestin, à l'émotion de la tristesse, de la nostalgie, à la couleur blanche et à la saison de l'Automne.

On y associe également la notion d'échange ou de communication. Un exemple évident : pour pouvoir parler, il faut respirer.
En allant plus loin, on peut se questionner sur la présence du Gros Intestin qui n'est, a priori, pas un organe respiratoire. Pourtant, un Gros Intestin fonctionnant mal peut rendre difficile la respiration : le mouvement du diaphragme est aussi conditionné par ce qui se passe à l'extrémité du tube digestif. Le Gros Intestin est souvent associé à des notions de lâcher-prise (le point Gros Intestin N°4, déjà présenté dans un précédent numéro, se situe justement dans la « pince » formée par le pouce et l'index et qui permet de saisir... ou de lâcher !). Cela nous rappelle qu'il faut aussi lâcher avant de pouvoir prendre, ou expirer avant de pouvoir inspirer.
Ce rapport entre ce qui est à l'intérieur de nous et ce qui se trouve à l'extérieur, est à la base de la notion d'échange. C'est d'ailleurs là que réside toute la difficulté : porter une attention juste, à la fois sur soi, mais aussi sur les autres. Le tissu associé à l'élément Métal est d'ailleurs la peau, frontière entre soi et le reste du monde.
On notera par ailleurs que les échanges intérieur / extérieur sont grandement conditionnés par la sphère émotionnelle, elle-même en étroite relation avec la respiration.
Tamura Senseï pratiquant la "petite circulation"

Respirer ensemble
Le pratiquant de Shiatsu se rend rapidement compte, que s'il ne respire pas avec son patient, il respire contre lui. Il est, en effet, très difficile d'effectuer des pressions rythmées sur un dos qui respire si l'on n'a pas le même rythme que celui-ci. La base consiste donc à se caler sur le rythme de l'autre, pour glisser discrètement vers le sien propre en emmenant son partenaire avec soi. On utilise le même phénomène dans les arts martiaux : il faut connaître le rythme (hyoshi) de l'autre pour effectuer une cassure et vaincre.
À ce titre, il est intéressant de noter que la respiration, même si elle désigne généralement l'alternance de l'inspir et de l'expir, peut aussi englober d'autres rythmes physiologiques. Les ostéopathes parlent, par exemple, du Mouvement Respiratoire Primaire pour désigner le rythme de production du Liquide Céphalo Rachidien.
Lorsqu'on exprime l'idée de « respirer ensemble », il ne s'agit pas nécessairement de produire inspir et expir au même rythme, cela peut être plus subtil. Ainsi, la respiration n'est pas uniquement affaire de souffle, mais aussi affaire de rythme. Ces différentes variations de rythmes peuvent signaler des variations physiologiques plus profondes. Par exemple, il arrive régulièrement lors d'un traitement qu'une apnée haute précède le relâchement d'une tension.

Pour terminer, on peut dire que l'intérêt de la respiration en tant qu'acte « automatique, mais aussi contrôlable » est qu'elle peut être travaillée consciemment, pour être enfin oubliée…
En cela elle est symbolique du travail martial. De la même manière que la technique doit jaillir spontanément, respirer se fait sans y penser. De la même manière que la technique peut-être étudiée et améliorée, la respiration peut être conscientisée et travaillée.
La première étape consiste probablement à porter attention au souffle, à essayer d'en être conscient pour l'oublier. C'est probablement ce qui faisait dire à Tamura senseï, répondant à un pratiquant l'interrogeant sue ce sujet : «  Ah, oui… il faut respirer ! »

Un point c'est tout !
Le point Gros Intestin N°20 se situe dans le pli naso-labial, à côté du bord externe de l'aile du nez. Il est employé pour différentes affections nasales ainsi que pour les signes de chaleur au niveau de la face. Il permet de décongestionner le nez.






*Il est intéressant de noter que le terme sanskrit : prana est souvent associé au terme japonais : ki (traduit, entre autres, par énergie). Pour autant le mot kokyu (ko : expir, Kyu : inspir), employé en Aïkido pour parler de respiration, ne contient pas le terme ki. Néanmoins, le travail respiratoire est souvent associé à un travail « énergétique ». Cela peut rester très concret : le célèbre apnéiste Jacques Mayol dont les exploits ont été repris dans « le Grand bleu » pratiquait le pranayama avec le succès qu'on lui connaît.

Cet article est paru dans Dragon spécial Aïkido n°10 : "Kokyu : le souffle primordial"



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